Maladie, handicap invisible, fatigue, douleurs, transformation du corps… Que devient notre rapport à nous-même, au désir et à l’intimité lorsque le corps ne répond plus comme avant ?

 

Il y a les corps que l'on remarque tout de suite : ceux qui s'appuient sur une canne, qui se déplacent en fauteuil, qui portent une cicatrice ou dont la démarche a changé et  puis il y a tous les autres. Ceux qui, en apparence, vont bien. Ceux qui travaillent, sortent, prennent le métro, sourient et répondent « ça va » quand on leur demande comment ils vont. Alors qu'à l'intérieur, quelque chose a changé.

La fatigue peut être là dès le réveil. Une douleur peut surgir sans prévenir, des gestes que l'on faisait autrefois sans y penser demandent désormais une énergie qu'il faut parfois aller chercher loin. Une journée ordinaire peut alors devenir une affaire de gestion : prévoir, anticiper, économiser ses forces, renoncer parfois.

C'est aussi cela, le handicap invisible : vivre avec une réalité que rien ne laisse forcément deviner et devoir parfois mettre des mots sur ce que le corps, lui, ne peut pas montrer.

Après une maladie, une opération, un accident, un traitement lourd, un burn-out ou l'apparition d'une maladie chronique, il peut s'installer un étrange décalage entre le corps dont on se souvient et celui que l'on habite désormais. On garde en mémoire celui qui suivait le rythme, qui résistait, qui bougeait sans qu'on ait besoin d'y penser. Puis vient le moment où il faut composer avec un corps qui fatigue autrement, qui ressent autrement, dont les capacités peuvent varier d'un jour à l'autre.

Il faut alors réapprendre à l'écouter, à reconnaître ses limites, à comprendre ce qui lui convient et ce qui ne lui convient plus. Ce chemin demande du temps. Il peut aussi être traversé par un véritable sentiment de perte car ce n'est pas seulement ce que le corps ne peut plus faire qui est difficile à accepter, c'est parfois l'image que l'on avait de soi qui vacille.

On ne se reconnaît plus tout à fait et lorsque le rapport au corps change, c'est aussi la manière d'être avec les autres qui peut se transformer.

Et dans l'intimité ? C'est rarement la première question que l'on ose poser. Pourtant, elle est bien là, silencieuse, dans beaucoup de couples comme dans beaucoup de solitudes. 

Que devient le désir lorsque le corps s'épuise plus vite qu'avant ? 

Que devient la sexualité lorsque la douleur s'invite ? 

Comment continuer à se sentir désirable lorsque l'on ne se reconnaît plus tout à fait dans le miroir ?

Comment expliquer à la personne que l'on aime que « je ne veux pas » peut parfois simplement vouloir dire : « mon corps n'a plus d'énergie aujourd'hui » ?

Cela ne signifie pas forcément : « je ne t'aime plus » ou « je n'ai plus envie de toi » mais lorsque ces choses ne sont pas exprimées, le silence peut facilement être interprété autrement. L'autre peut se sentir rejeté et l'on peut soi-même se sentir coupable. Le désir peut alors devenir une source de tension alors qu'il pourrait être un espace de rencontre.

Ces questions sont profondément humaines et pourtant elles restent souvent difficiles à aborder. Nous avons appris à penser la sexualité comme quelque chose de spontané, de disponible et parfois de performant comme si le désir devait être présent au bon moment et que le corps devait naturellement suivre mais la réalité des corps est bien plus nuancée, bien plus complexe..

La sexualité n'est pas une ligne droite : elle évolue au fil de la vie. Elle peut être très présente à certaines périodes, s'éloigner à d'autres, puis revenir, et aussi changer de forme : devenir plus lente, plus sensorielle, demander davantage de temps, de confiance, de créativité et de communication. Parfois, elle passe au second plan pendant quelque temps et cela ne signifie pas que l'intimité disparaît, car l'intimité ne se résume pas à la sexualité.

Elle peut être une main qui se pose doucement sur une épaule, un regard, une caresse sans attente, la possibilité de se montrer vulnérable devant l'autre. Elle peut aussi être simplement le plaisir d'être ensemble sans avoir à réussir quoi que ce soit. Il n'y a pas une seule manière d'être intime, comme il n'y a pas une seule manière d'habiter son corps.

D'ailleurs, pourquoi faudrait-il retrouver exactement le corps ou la sexualité d'avant ? Peut-être s'agit-il plutôt d'apprendre à rencontrer celui d'aujourd'hui, avec ses possibilités et ses limites, avec ses jours avec et ses jours sans, ses cicatrices visibles ou invisibles. Avec ce qu'il a perdu, mais aussi avec tout ce qu'il peut encore ressentir. Cela ne veut pas dire nier ce qui a été difficile, ni demander au corps d'oublier ce qu'il a traversé, mais lui donner une place. Sa place.

Une place dans le plaisir, dans le lien, dans le désir, dans la tendresse. 

Un corps transformé par l'épreuve, quelle qu'elle soit, n'est pas un corps qui a cessé de vivre. C'est un corps qui demande que l'on apprenne à l'écouter autrement. Alors la question n'est plus « comment redevenir comme avant ? » mais « comment puis-je habiter le corps que j'ai aujourd'hui ? ». C'est souvent à cet endroit qu'un autre rapport à l'intimité peut commencer.

Sans injonction, sans performance, sans comparaison ni obligation de retrouver ce qui existait avant, mais avec la possibilité d'inventer une nouvelle manière d'être au monde, d'être au corps, au désir et à l'autre, qui corresponde à celui ou celle que l'on est devenu·e.

Dans mes accompagnements, j'accueille ces questions lorsque la maladie, le handicap visible ou invisible, la fatigue, les douleurs ou les transformations du corps viennent bouleverser le rapport à soi, au désir et à l'intimité.

Il n'est pas nécessaire de se retrouver « comme avant ». Il s'agit simplement d'emprunter un nouveau chemin.

SA